Tchetchénie 7 Novembre 2018

Les deux prisonniers politiques qui embarrassent Poutine

Médiapart, 4 novembre 2018 Par François Bonnet

Jusqu’alors inflexible, le régime russe pourrait, face à la mobilisation internationale, accepter une négociation sur une éventuelle libération du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov. Un autre détenu, le responsable de Memorial à Grozny, Oïoub Titiev, est actuellement jugé. Son procès dévoile l'ampleur de la barbarie en cours en Tchétchénie avec l’aval de Moscou.

Depuis bientôt vingt ans au pouvoir, Vladimir Poutine ne s’est jamais soucié des droits de l’homme et pas plus des multiples campagnes internationales ou pressions de ses homologues demandant des enquêtes impartiales ou des libérations de militants emprisonnés.  Les choses pourraient-elles changer ? Un timide espoir est évoqué par certains militants des droits de l’homme à Moscou, interrogés par Mediapart, concernant le cas d’Oleg Sentsov.

Officiellement, la situation du cinéaste ukrainien, condamné en 2015 et à l’issue d’un procès ubuesque à vingt ans de prison pour « préparation d’actes terroristes » après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, apparaît comme désespérée. Le 5 octobre, Oleg Sentsov a été contraint d’arrêter une grève de la faim entamée 145 jours plus tôt. Contraint, parce que menacé par les autorités d’être nourri de force, comme il l’expliquait dans cette courte lettre rendue publique par ses avocats : « Je suis programmé pour être nourri de force. Mon opinion n’est plus prise en compte. À ce qu’il paraît, je ne suis plus en état d’évaluer moi-même l’état de ma santé ».

Sentsov est toujours détenu dans l’une des « colonies » les plus dures de Russie, à Labytnangui, en Sibérie, au nord du cercle polaire. Son état de santé est très incertain, avec de lourdes séquelles (reins, cœur, appareil digestif). « Les meilleurs diététiciens de Moscou vont désormais élaborer un menu adapté à sa santé », avait annoncé le service fédéral pénitentiaire. Le 16 octobre, lors d’une conférence de presse tenue à Kiev, sa cousine Natalia Kaplan qualifiait la situation « de très très grave, presque tous ses organes ont été gravement atteints ».

Il y a quelques jours, à la fin du mois d’octobre, l’un de ses amis recevait une lettre plus optimiste du cinéaste. « Bien sûr, mes analyses ne sont pas encore bonnes, mais elles ne sont pas mauvaises non plus comme c’était avant. Ne vous inquiétez pas trop, j’ai survécu », assure-t-il dans ce courrier envoyé à Nikolaï Chtchour, dont l’AFP a pu consulter ce 2 novembre une copie.

Face à une très forte mobilisation internationale demandant la libération du cinéaste, le pouvoir russe campe publiquement sur une ligne dure. Il a ainsi vivement critiqué l’attribution du prix Sakharov par le Parlement européen, le 25 octobre, à Oleg Sentsov. « Par son courage et sa détermination, en mettant sa vie en danger, le cinéaste Oleg Sentsov est devenu un symbole de la lutte pour la libération des prisonniers politiques détenus en Russie et dans le monde », déclarait alors le président du Parlement, Antonio Tajani. « Cette décision est complètement politisée », rétorquait aussitôt la porte-parole du ministère des affaires étrangères russe, tandis que des élus du parti Russie unie s’indignaient de cette prime donnée au terrorisme...

Officiellement le Kremlin ne cède rien. Pourtant l’idée d’une négociation est aujourd’hui publiquement évoquée au gré de fuites orchestrées par le pouvoir. Le 30 septembre, le journal russe indépendant Novaïa Gazeta faisait état d’un possible marché proposé par la Russie aux États-Unis : l’échange d’Oleg Sentsov contre trois Russes aujourd’hui détenus aux États-Unis. Parmi eux, le fameux Viktor Bout, l’un des plus grands trafiquants d’armes au monde durant les années 1990, surnommé « Lord of f the War », condamné par la justice américaine à vingt-cinq ans de prison et ayant toujours bénéficié du soutien de Moscou (notre article ici)...

Si un tel marché paraît peu probable, d’autres discussions pourraient être engagées, à en croire des médias ukrainiens, sur un échange cette fois avec des soldats russes détenus en Ukraine. Des messages en ce sens ont été passés par plusieurs pays européens (dont l’Allemagne et la France, membres du « groupe de Minsk » avec la Russie et l’Ukraine). D’autres acteurs plaident pour un renforcement de sanctions ciblées, sur le modèle de la « loi Magnitski », du nom d’un avocat mort en détention en 2009 en Russie, adoptée aux États-Unis et au Canada. Cette loi vise spécifiquement des hauts fonctionnaires et dirigeants ou chefs d’entreprise russes (interdiction de visa, gel des avoirs).

Dès la fin juin, la commissaire aux droits de l’homme du parlement ukrainien, Lioudmila Denissova, rendait publique une proposition d’échange de 23 prisonniers faite par Kiev à Moscou. Quelques semaines plus tard, elle estimait que des accords politiques devaient intervenir entre les deux pays. Moscou n’a pas publiquement répondu. De tels échanges sont déjà intervenus : par exemple, en 2016, celui de la pilote ukrainienne Nadejda Savtchenko, détenue en Russie près de deux ans, contre deux combattants russes emprisonnés en Ukraine.

Le cas d’Oleg Sentsov, militant de l’indépendance de l’Ukraine, opposant à l’annexion de la Crimée par la Russie et qui avait déclenché sa grève de la faim le 14 mai pour demander la libération de « soixante-quatre prisonniers politiques ukrainiens détenus en Russie », a un tout autre retentissement. En plus d’une forte mobilisation internationale, portée par les associations et les grandes ONG de défense des droits de l’homme (lire ici cet appel de plusieurs personnalités et artistes), les différentes institutions européennes ont multiplié textes et avertissements alors que l’Europe impose toujours des sanctions économiques à la Russie.

Institution méconnue, et à l’influence certes faible, le Conseil de l’Europe -dont la Russie est membre- et son assemblée parlementaire ont ainsi adopté une multitude de résolutions ces derniers mois. Le Conseil de l’Europe a également ouvert un nouveau front, fort embarrassant pour le Kremlin, en attribuant le 8 octobre son prix annuel Vaclav Havel au militant des droits de l’homme Oïoub Titiev.

En Tchétchénie, Titiev et le «massacre des 27»

 

L’affaire Titiev vient à nouveau braquer les projecteurs sur la situation dramatique qui règne en Tchétchénie, dirigée par le satrape Ramzan Kadyrov, installé à la tête de cette petite République russe par Vladimir Poutine en 2004. Directeur en Tchétchénie de l’organisation de défense des droits de l’homme Memorial, Oïoub Titiev a été arrêté le 9 janvier 2018 pour « détention et trafic de drogue ». La police dit avoir trouvé dans sa voiture une pochette de cannabis quand tous ses proches affirment que ce sont les policiers qui ont caché la drogue dans le véhicule, selon une technique couramment utilisée.

Détenu depuis janvier, Oïoub Titiev est jugé depuis juillet devant le tribunal de Chali, en Tchétchénie, la justice ayant rejeté la demande de Memorial de voir l’affaire délocalisée dans une autre région de Russie. Or ce procès est en train de se transformer en boomerang pour les autorités russes tant il dévoile le régime de terreur mis en place par Ramzan Kadyrov, ses proches et ses milices. L’association Memorial publie sur son site les minutes de chacune des audiences (la prochaine est le 5 novembre). L’ensemble montre un tribunal dépassé par les déclarations des nombreux témoins sur la répression systématique et sur les pressions permanentes faites sur les juges.

Oïoub Titiev a pris la direction de Memorial en Tchétchénie en 2009, succédant à Natalia Estemirova enlevée à Grozny et assassinée au mois de juillet. Cible de Kadyrov, harcelée par les autorités tchétchènes, la mort de la militante des droits de l’homme n’a jamais été élucidée. Un début d’enquête avait fort opportunément identifié comme tueur un combattant islamiste indépendantiste tué plus tard lors d’un accrochage avec les forces russes. L’enquête s’est officiellement poursuivie, sommeillant ou s’égarant sur des pistes invraisemblables, quand il est acquis pour de nombreux observateurs et militants des droits que les hommes de Kadyrov ont été les exécuteurs.

Au fil des récits des nombreux témoins appelés par Memorial à la barre du tribunal de Chali, c’est bien la violence et l’impunité dont jouissent les « Kadyrovski », les miliciens et policiers du président tchétchène, qui sont révélées au public. Et ce, malgré les injonctions de la juge et de la procureure, interrompant les témoins, criant, demandant au greffier de ne pas inscrire les interventions au procès-verbal d’audience. L’accusation a certes fait convoquer soixante témoins à charge, ce qui a occupé seize journées d’audience ! « Ils ne savaient rien du fond de l’affaire et ignoraient même ce qu’ils devaient déclarer au tribunal... Mais nos avocats ont interrogé patiemment ces “témoins sur n’importe quoi” », note l’organisation Memorial.

En revanche, l’association a pu rappeler le harcèlement permanent et les attaques dont ses membres font l’objet : voitures brûlées, locaux incendiés dans les petites Républiques voisines d’Ingouchie et du Daghestan, menaces sur les avocats, pressions sur les témoins et leurs familles.

Des dizaines de personnes ayant connu ou travaillé avec Oïoub Titiev ont détruit le portrait fait par l’accusation d’un « consommateur et trafiquant de drogue ». Âgé de 61 ans, ancien entraîneur de boxe connu en Tchétchénie, sportif acharné et musulman pratiquant, Oïoub Titiev n’a jamais bu ni fumé, expliquent tous les témoins à la grande colère de la juge. C’est au début des années 2000, qu’il s’est engagé dans plusieurs actions humanitaires en Tchétchénie et dans des villages ravagés par la guerre, avant de rejoindre Memorial, d’abord comme militant puis comme employé de l’association.

Le procès Titiev a aussi permis aux avocats et à Oleg Orlov, un des dirigeants de Memorial venu spécialement de Moscou, de mettre sur la place publique deux affaires très gênantes pour le Kremlin. La première est le récit détaillé de la façon dont le régime Kadyrov fait pression sur les juges, exigeant la démission de certains, demandant telle ou telle condamnation, faisant nommer ses affidés aux postes clés. Tahir Murdalov, un magistrat tentant de sauver ce qui peut l’être, a ainsi adressé un long rapport à la Cour suprême de Russie pour en appeler à « l’intervention des plus hautes autorités du pays » afin de restaurer un semblant d’État de droit.

Seconde affaire et autrement plus sensible, ce qui est désormais appelé le « massacre des 27 ». C’est le journal indépendant russe Novaïa Gazeta qui a révélé le scandale. Dans la nuit du 25 au 26 janvier 2017, vingt-sept hommes ont été assassinés à Grozny par les forces armées tchétchènes. Certains étaient homosexuels, le plus jeune avait dix-huit ans. Et cette tuerie achevait une grande campagne lancée par Kadyrov visant à « punir » les homosexuels : outre les centaines d’arrestations et de cas de tortures documentés (lire ici), le régime recourait désormais à l’assassinat.

Novaïa Gazeta a publié en juillet 2017 une liste de vingt-sept noms de victimes tout en précisant que cinquante-six personnes auraient été tuées sans procès ni jugement cette nuit-là. « Aujourd’hui, il est évident que le comité d’investigation russe est en train de perdre du terrain face à la situation. Voilà pourquoi nous publions la liste de ceux qui, selon nos informations, ont été victimes des pires exécutions extrajudiciaires à Grozny », expliquait-il, ajoutant avoir obtenu cette liste d’une source au ministère russe de l’intérieur.

L’enquête judiciaire n’a pas plus avancé depuis. Or, et les avocats et responsables de Memorial l’ont dit et répété devant le tribunal, Oïoub Titiev travaillait sur cette affaire. « Oïoub était en train de recueillir des informations, a expliqué Oleg Orlov, et c’est après s’être adressé aux forces de l’ordre, en particulier au bureau du procureur, que la police a commencé à le menacer, ainsi que d’autres membres de Memorial ». Interrompu par la juge, Oleg Orlov n’a pu aller plus loin…

Le procès Titiev est ainsi en train de se retourner contre ses instigateurs. Il ne fait pas que souligner la barbarie du régime Kadyrov. Il montre également l’approbation tacite ou la simple incapacité du Kremlin à reprendre le contrôle d’un système qu’il a créé.